21/08/2012
Introduction au cinéma de Corée du Nord

Le cinéphile producteur réalisateur scénariste Kim Jong-il, une jeune bouquetière malmenée par les impérialistes, l’enlèvement d’un réalisateur de Corée du Sud, la production d’un film de monstre géant, une foi indéfectible pour le Juche : voilà quelques facettes du cinéma de Corée du Nord. Ambiance.
La Corée du Nord est le pays le plus secret au monde. Son gouvernement filtre soigneusement les informations qu’il distille à la presse étrangère. Tout comme il est difficile de connaître son actualité politique et sociale, son activité artistique dépasse rarement les frontières. Fait récent : des images d’introduction de personnages de Disney dans un spectacle musical ont été repérées à la télévision nord-coréenne. L’industrie cinématographique suit le même embargo même si la production connaît un grand ralentissement depuis les années 1990. Quelques films restent cependant visibles. Déconcertants, ennuyeux ou réussis, leur rareté provoque surtout la curiosité et la fascination.
Un cinéma très secret… et peu documenté
La première question que se pose le lecteur est : où voir des films nord-coréens ? Question majeure, en effet. Pas en salles. L’unique film distribué en France est Journal d’une jeune Nord-Coréenne en 2006. Et, si l’on veut pinailler, La Jeune Bouquetière, projeté une fois au festival asiatique de Deauville en 2008. Les plus fortunés peuvent se procurer plus de 150 films sur le site North Korea Books. Les plus malins et fauchés se rabattront sur le téléchargement illégal (une dizaine de films) ou sur les films disponibles sur Youtube (par exemple ici). C’est peu mais c’est déjà ça.
Ce cinéma très secret a également suscité deux reportages de qualité : North Korea’s Cinema of Dreams d’Al Jazeera (sur l’école de cinéma de Pyongyang) et North Korean Film Madness de Vice (sur la tentative – partiellement ratée – de visiter les studios de cinéma du pays).
Il existe deux livres spécifiquement consacrés au cinéma de Corée du Nord : Korean Film Art, livre officiel du Parti sur le cinéma de 1949 à 1985 (il s’agit plus d’une collection de photos de tournage qu’une histoire du cinéma. Pour l’anecdote, aucun film n’est daté), et North Korea Cinema: a History de Johannes Schönherr. Ce dernier, projectionniste et programmateur de cinéma, a également raconté ses deux voyages en Corée du Nord, pour raison professionnelle, dans son excellent livre Trashfilm Roadshows. Un voyage (forcément) WTF.
Enfin, plusieurs films sont chroniqués sur les blogs North Korean Films (en anglais) et Tomblands (en français). L’article d’Antoine Coppola, « Le cinéma nord-coréen : arme de destruction massive ? » est également très enrichissant.
Cinéma et théories du Juche : révolution = piège à cons ?
La Corée du Nord (ou République populaire démocratique de Corée) est officiellement née en 1948, suite au retrait des troupes japonaises qui occupaient la péninsule coréenne depuis 1905. La Corée du Nord, dirigée par le Général Kim Il-sung, est aidée par l’URSS communiste, tandis que la Corée du Sud est soutenue par les États-Unis.
Le premier film produit en Corée du Nord est Mon Village Natal (1949) de Kang Hong-sik, qui glorifie la lutte armée anti-impérialiste menée par le Général Kim Il-sung contre le Japon et les joies de la libération nationale. Un premier film qui en dit long sur l’avenir du cinéma nord-coréen : louer Kim Il-sung, libérateur et père de la nation, et inciter le spectateur à se conformer à l’idéologie du Juche. D’après cette idéologie dérivée du marxisme-léninisme, l’homme est maître de tout et décide de tout et le peuple doit être à tout moment révolutionnaire pour imposer sa souveraineté et son auto-suffisance. En réalité, il s’agit plus d’un culte de la personnalité indéfectible envers le dirigeant du pays.

Scène de tournage à Pyongyang
Kim Jong-il, fils de Kim Il-sung et dirigeant du pays de 1993 à 2011, a développé dans son livre De l’art cinématographique (1973) les principes de l’idéologie Juche adaptée au cinéma. Un livre de plus de 350 pages, très répétitif, qui aurait fait un intéressant opuscule de 50 pages bien serrées. Pour Kim Jong-il, cinéphile averti, producteur, scénariste et réalisateur à ses heures perdues, le cinéma, « arme idéologique puissante », a pour unique fonction de servir l’idéal révolutionnaire (mais très conservateur) du Juche : « aujourd’hui, le cinéma a pour objectif de servir la formation de véritables communistes, la révolutionnarisation de toute la société et sa transformation sur le modèle de la classe ouvrière ». Pour cela, le rôle du réalisateur est largement mis en avant : « révolutionner la réalisation, c’est mettre définitivement fin, dans ce domaine, aux conceptions capitalistes et aux séquelles du dogmatisme et y instaurer un système et des méthodes nouveaux, Juche […] Le réalisateur est le commandant en chef de l’équipe de création […] Dans le système socialiste de création cinématographique, le réalisateur se distingue fondamentalement de son homologue dans la société capitaliste. Ce dernier ne fait qu’exécuter les ordres du producteur qui, fort de son capital, a la haute main sur la réalisation des films ».
Les titres de chapitres de l’essai de Kim Jong-il se suffisent à eux-mêmes : « La qualité d’un dialogue est déterminée par la profondeur de sa signification et la facilité de compréhension », « Les acteurs sont le visage d’un film », « La prise de vue a pour but l’obtention d’images réalistes », « La musique sera réussie si, à mesure qu’on l’écoute, on la trouve toujours meilleure et émouvante », « La création révolutionnaire exige un nouveau système de Direction » ou encore « Il faut répondre par la fidélité à la confiance du Parti ». Un véritable mode d’emploi pour tâcheron. Comme à la FEMIS.

The Wolmi Island de Cho Gyong-sun (1982)
Quiconque dévie de ce programme aura bien du mal à persévérer dans ce domaine artistique : « les gens de cinéma doivent se révolutionnariser complètement et se dévouer pour le Parti et la révolution, pour la victoire de la cause du socialisme et du communisme. C’est seulement ainsi qu’ils pourront répondre à la sollicitude et à la confiance du Parti ». Remplacer « socialisme » par « argent » et « Parti » par « Hollywood » et vous penserez très fort à des réalisateurs comme Erich von Stroheim. A cette différence près (euphémisme) que Hollywood n’est pas le seul moyen de production des États-Unis et qu’il est normal de veiller à ne pas perdre d’argent en produisant des films.
Travail, famille, sport, guerre, espionnage, horticulture… mais pour le Juche
Les thèmes du cinéma nord-coréen sont limités. Le livre officiel Korean Film Art classe les films en catégories : les films adaptés de classiques immortels (c’est-à-dire La Mer de Sang, La Jeune Bouquetière et An Jung Gun tue Ito Hirobumi), les films sur la tradition révolutionnaire, les films sur la réalité socialiste, les films de guerre anti-impérialistes, les films d’espionnage et les films sur la réunification des deux Corée. Chacun de ces films véhicule le même message : l’individu doit se sacrifier pour l’idéal socialiste de la Corée du Nord et rendre un hommage éternel à Kim Il-sung et Kim Jong-il. Même si ces derniers n’apparaissent jamais physiquement dans les films, ils sont toujours explicitement cités même si ce culte de la personnalité s’est atténué dans les années 2000 avec des films comme Pyongyang Nalpharam et Journal d’une Jeune Nord-Coréenne.

La Jeune Bouquetière de Choe Ik-kyu et Pak Hak (1972)
Cet hommage systématique au Juche tue tout suspens et chaque film suit invariablement le même scénario. Il n’y a pas de courants comme la Nouvelle Vague en Corée du Nord. Tout est irrémédiablement statique. Comme pour les films à gros budget hollywoodiens, on connaît dès le début l’issue du film. Cela n’empêche pas les bonnes surprises comme La Jeune Bouquetière, un classique récompensé au festival international tchécoslovaque de Karlovy Vary en 1972. A part ça, les films font plus penser à des séries B ou des productions télé moyennes. Les films de guerres ont tendance à sortir du lot car ils offrent un peu plus d’action que les autres films, bavards et plats. Notons enfin la présence très fréquente de chansons, voire de chorales, qui unissent le peuple et égaient le cœur. De la musique avant toute chose.
Quand Kim Jong-il fait enlever un réalisateur de Corée du Sud
Sous la houlette de Kim Jong-il, qui aurait possédé une collection de plus de 20.000 films, le cinéma de Corée-du Nord se développe tant bien que mal. Il est difficile de quantifier exactement le nombre de production par décennies mais les années 1960-70 sont les plus riches. A cette époque, le pays est partiellement financé par l’URSS. En revanche, après la chute du bloc communiste en 1989-1990, le nombre de production se fait plus rare. L’argent manque cruellement.

Le cinéma Taedongmun à Pyongyang
Il est pourtant indéniable que Kim Jong-il a grandement développé cette industrie. Au début des années 1980, il fait construire des plateaux de tournage en plein air, ainsi décrites par les brochures officielles : « d’une superficie bâtie de plus de 700.000 m², [ce plateau] réunit une rue coréenne avec des édifices qui montrent de manière vivante l’histoire de Corée allant de la société féodale aux années 1940, une rue chinoise, une rue japonaise, une rue sud-coréenne, des édifices à l’européenne et une gare destinée au tournage. Y sont trouvables plus de 180 bâtiments ». On peut voir une partie de ces rues à la fin du documentaire de Vice. Il existe également plusieurs cinémas à Pyongyonag, comme le Taedongmun, créé en 1955 et rénové en 2008. Voilà pour les infrastructures.

Pulgasari de Shin Sang-ok (1985)
Pour ce qui est de la production en elle-même, on a bien vu les restrictions pesantes de la doctrine Juche… Comment faire un cinéma original et non répétitif dans de telles contraintes ? Constatant les limites du cinéma nord-coréen et désireux d’exporter ses films, Kim Jong-il prit en 1978 une décision radicale : enlever un des réalisateurs les plus prestigieux de Corée du Sud, Shin Sang-ok – ainsi que son ancienne femme – pour les faire tourner en Corée du Nord. Entre 1983 à 1986, Shin Sang-ok a réalisé sept films et en a produit treize – dont le fameux film de monstre Pulgasari. Il profita d’un voyage d’affaires à Vienne pour fuir aux États-Unis. Lors de sa période nord-coréenne, Shin Sang-ok a eu carte blanche : création d’un studio, budgets à rallonge, acteurs, innovations technologiques, invitations de spécialistes étrangers et tournages en Europe de l’Est. Quelle preuve d’amour de Kim Jong-il pour le cinéma, dont, rappelons-le la maîtresse favorite, Song Hye Rim, était actrice.
Kim Jong-un va-t-il délaisser le cinéma ?
Aujourd’hui, les productions sont moins aisées… L’enlèvement de réalisateurs étrangers n’a plus cours, les studios n’ont pas été améliorés depuis les années 1980 et la Russie ne finance plus. La Chine fait maintenant office de co-producteur comme le montre Promise in Pyongyang, projeté en juin dernier à Pyongyang.
D’après Johannes Schönherr, auteur de North Korea Cinema: a History, « les films qui sont distribués aujourd’hui sont des projets initiés lorsque Kim Jong-il était au pouvoir. Kim Jong-un ne semble pas avoir hérité des aspirations artistiques de Kim Jong-il ». Le corps moribond du cinéma nord-coréen deviendra-t-il cadavre dans les prochaines années ? Même la CIA ne saurait le dire.
